Doit-on craindre véritablement une transposition en France du conflit israélo-palestinien ? C'est ce que pensent les autorités, tandis que les acteurs de terrain, même s'ils se montrent vigilants, affichent une relative sérénité. Reste que poser la question, c'est déjà répondre à celle du communautarisme…
« La République n’acceptera pas que certains extrémistes utilisent ce conflit pour attiser les violences entre les communautés dans notre pays. (…) Nous poursuivrons avec la plus grande fermeté ceux qui s’en prennent aux lieux de culte musulmans ou aux lieux de culte juifs, ceux qui s’en prennent aux personnes, ceux qui tentent d’exporter le conflit sur notre territoire. » Mardi 6 janvier, au lendemain de la tentative d’incendie d’une synagogue à Toulouse, François Fillon a enfilé son costume de chef du gouvernement intraitable et intransigeant. Déjà la veille, Michèle Alliot-Marie avait pris les choses en main en réunissant dans l’urgence les présidents du Conseil français du culte musulman et du Conseil représentatif des institutions juives de France aux côtés des responsables de la police et de la gendarmerie. Ça sent la panique à la tête de l’Etat. Mais derrière la prise en main politique, derrière la mise en branle de la machine médiatique, doit-on craindre véritablement une contagion à la France du conflit israélo-palestinien ?
Quoi qu’il en soit, depuis l’incursion de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, les représentants des communautés religieuses et les dirigeants des organisations anti-racistes sont tous sur le pont pour l’éviter. D’autant que plusieurs événements ont contribué à alimenter cette crainte. Bien sûr, il y a eu l’attaque à la voiture bélier contre cette synagogue toulousaine qui est passée en boucle sur les écrans de télévision. Mais pour le président du Bureau national de la vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), Sammy Ghozlan, ce n’est pas un cas isolé : « Dès samedi soir, juste après que les Israéliens ont lancé leur assaut contre le Hamas, un jeune s’est fait casser le nez à Villeurbanne et a reçu des insultes antisémites. Dans un abris bus à Marseille, a été tagué : “Juifs tueurs d’enfants”. Dans la nuit du 28 au 29, à Aubervilliers un rabbin a eu les vitres de sa voiture cassées ». Des actes qui, selon le dirigeant du BNVCA, révèlent « une montée des tensions intercommunautaires » et qu’il attribue, sans pouvoir en apporter la preuve, à « des groupuscules islamistes qui échappent au contrôle des organisations musulmanes traditionnelles ». « L’appréhension domine », conclut-il en référence aux multiples actes antisémites qui ont été répertoriés en France après le déclenchement de la seconde Intifada, en 2000.
Si la peur est dans toutes les têtes, rien ne permet de dire si ces événements sont le fait d’un groupuscule islamiste, d’une organisation pro-palestinienne, ni même s’ils risquent d'engendrer de nouveaux actes de violence comme après la deuxième « guerre des pierres ». Plusieurs membres du BNVCA témoignent d’ailleurs d’un relatif calme. « On essaye de garder le contact avec la communauté musulmane, de ne pas perdre les liens qui ont été tissés », explique un responsable du « Bureau » à Villepinte, en région parisienne, « Le président de la communauté musulmane m’a même appelé pour me souhaiter la bonne année et pour me demander si tout allait bien. C’est dans cet esprit que nous essayons d’éviter les tensions ».
« Ça peut très vite basculer »
Du côté de SOS-Racisme, on ne relève pas non plus sur le terrain une hausse significative des actes racistes et antisémites. Pourtant, ça n’empêche pas Dominique Sopo de réagir : « Il est de la responsabilité de chacun de dénoncer ceux qui seraient tentés d’importer le conflit en France, les démagogues, je pense à Dieudonné par exemple. Pour l’instant, il n’y a rien mais ça peut très vite basculer. D’autant plus en période de crise économique, en période de recrudescence du chômage où l’on peut tomber dans une logique de boucs émissaires. On se doit d’être extrêmement ferme, extrêmement vigilant. On ne doit pas être dans l’évitement. » Et le responsable de l’organisation anti-raciste de se remémorer, lui, le calme qui avait suivi la première Intifada : « A cette époque, il y avait de vrais relais associatifs sur le terrain. Aujourd’hui les associations sont soit asphyxiées financièrement, soit caporalisées… »
Aujourd’hui ces associations sont peut-être « asphyxiées », « caporalisées », mais toutes tiennent le même discours rassurant. Peut-être la consigne leur a–t-elle été soufflée — à juste titre — d’apaiser les tensions pour éviter à tout prix que le conflit du Proche-Orient ne s’invite dans les cités. Seront-ils écoutés? On ne sait. Une chose est sûre cependant : la multiplication des discours et autres appels au calme renvoie dos à dos les deux communautés juive et musulmane françaises sans que personne ne touve à y redire — ce n'était pas le cas il y a huit ans. Ce qui tendrait à prouver que le communautarisme a déjà gagné la partie.

